Dans le paysage du métal, et plus généralement dans l’industrie musicale actuelle, il n’est pas toujours aisé pour les artistes de se faire une place dans les oreilles des amateurs du genre. Certains font le choix de tout miser sur une stratégie où les sacro-saints algorithmes pourront être le tremplin élémentaire, quitte à y mettre beaucoup d’énergies, de temps (et d’argent). D’autres groupes et artistes adoptent une attitude visant à se concentrer sur la singularité de la création artistique avant toute chose, les oreilles attentives et curieuses de la grande et enthousiaste communauté du métal se chargeant ensuite d’en assurer une efficace diffusion et promotion via le bouche-à-oreille, en plus du soutien de médias spécialisés. Les Belges de WOLVENNEST font partie de cette deuxième catégorie. C’est ainsi que depuis 2015 le groupe a déjà sorti trois albums et enchainé les dates de concert, ayant notamment été programmé l’été passé sur le désormais incontournable Hellfest. Les six membres du groupe vennaient présenter ce vendredi soir au Botanique leur quatrième opus répondant au doux nom de “The Dark Path To The Light” (Le Chemin De l’Ombre Vers La Lumière).

Il est vingt heures lorsque la salle, qui est déjà noyée dans une brume de fumigène, plonge pour quarante-cinq minutes dans l’obscurité avec le trio suisse E-L-R. Au programme : quatre titres entre postmetal et doomgaze desquels se dégagent une ambiance sombre et électrique, aux relents d’apocalypse. De cette tempête inexorable semblent vouloir émerger, avec une infinie difficulté, de douces lueurs apaisées par les voix féminines du groupe. Cette douceur devient évidente durant les quelques instants où les rafales de la guitare, de la basse et de la batterie s’évanouissent pour faire place à une voix aussi plaintive que mélodique, tout ça dans une évidente pénombre. Le public apprécie et ils sont nombreux à prendre la direction du stand de merchandising à la fin du set.

L’Orangerie n’est pas loin d’afficher sold-out lorsque WOLVENNEST monte sur la scène, peu après 21h15, là aussi dans la pénombre, alors qu’un écran géant en fond de scène affiche le nom du groupe. Sur l’avant-scène, quelques flammes de bougies dansent fébrilement. Le set commence en douceur avec une guitare électrique au son bien claire qui égrène des notes, une à une. Mais rapidement le ton se fait petit à petit plus inquiétant et plus rugueux, avant que la batterie, par un uppercut martial, ne vienne fracasser pour de bon un monde en perdition, désespéré et se sachant déjà condamné.
Cette ambiance sonore est d’autant plus renforcée par cet écran géant où s’enchainent lentement des représentations de vierges noires, de têtes de béliers, de jeunes filles effrayées et déboussolées, de personnages momifiés et bien d’autres réjouissances lugubres en provenance des tréfonds d’un univers tourmenté. Derrière toutes ces images et ces symboles, nous sommes frappés par la finition et l’esthétisme à couper le souffle de ces projections où la couleur occupe une plus grand place qu’on aurait pu le penser. Le clip du titre “The Dark Path To The Light” est probablement celui qui illustre au mieux notre propos avec ces paysages sauvages qui prennent des airs de sombre jardin d’Eden déserté et désertique, presque carbonisé, où seuls quelques désespères et condamnés continuent à errer en s’accrochant à des figures occultes, mayas, hindouistes et autres. Si cet écran géant avait été plus grand et plus immersif, nous aurions pu encore plus intensément nous plonger et nous imprégner de cette atmosphère particulière et hypnotisante.

Pour en revenir à la musique, Wolvennest évolue quelque part entre un post-metal Toolien et un rock psychédélique fortement chargé en guitares et en lourdes rythmiques. C’est d’ailleurs à trois guitares que l’ensemble des titres sont joués, permettant d’ainsi créer un effet de puissance tout en conservant des mélodies nettement identifiables par l’addition de ces couleurs sonores : gros riffs acérés, notes qui s’allongent ou qui s’enchainent frénétiquement, etc. L’effet est costaud et immersif mais jamais brutal ou oppressant. On note aussi la présence d’un thérémine (cet instrument aux airs d’émetteur radio old-school ou de machine scientifique un peu folle) dont Shazzula, qui pose sa voix sur les morceaux, fait émerger des sons éveillant des sensations implorantes et dramatiques. Et justement, cette partie chant et cette voix féminine occupent une place majeure dans la musique de Wolvennest. Parfois glaciale et presque new wave, parfois implorante et incantatoire, parfois hurlante et autoritaire, cette voix perce les bourrasques sonores avec une élégante délicatesse qui l’a fait émerger de ce qui s’apparente à une poétique mais tumultueuse bande originale de l’extinction d’un monde. Noyé dans les fumigènes, les ombres qui évoluent sur scène courbent l’échine en rythme. La seule “excentricité” dans cette armée des ombres est à trouver du coté du guitariste Marc De Backer, portant un énigmatique chapeau de cowboy et de petites lunettes de soleil rondes, venant une fois encore brouiller les pistes et rajouter une petite touche aux airs de Western à l’identité du groupe.
Le set s’achève avec le titre “Accabadora” et ses riffs qui résonnent comme un rock oriental suant et hautement inflammable, avant de finalement s’évanouir en douceur dans de longues nappes de guitares plus apaisées et fantomatiques. Ce titre fait référence à un rite d’euthanasie qui aurait été pratiqué par des femmes en Sardaigne pour des malades déjà condamnés. Mais tout cela n’est pas très clair, une part occulte importante continuant à régner autour du phénomène, générant autant de curiosité que d’excitation, avec un soupçon d’inquiétude et d’irrationnel, à l’image de la musique et de l univers de Wolvennest.
Nous sommes ressortis de ce concert en ayant l’impression d’avoir voyagé au travers d’époques non-définies, de religions oubliées et de contrées terrestres aussi sauvages qu’inhospitalières. Nous sommes restés hypnotisés par cette généreuse plongée d’une heure trente dans les tourments de l’existence où la beauté et l’absolution trouvent inéluctablement leur origine dans l’ombre. Impression renforcée suite à l’écoute complète de ce nouvel album à la production irréprochable. Il est, aussi étonnant que cela puisse paraitre, accessible à des oreilles moins familières aux innombrables sous-genres du métal. Nous n’aurons pas le réflexe des grincheux qui diront que si un album peut permettre de toucher un public plus large c’est qu’il est forcément moins bon que les précédents. Bien au contraire : Le groupe explore de nouvelles contrées et dimensions avec audace et maitrise. Cet album trouvera forcément un écho chez les amateurs de récits sombres, de légendes et d’hybridation philosophiques occultes. Mais pas que ! Wolvennest propose un univers fort et marquant, aussi riche que diversifié, tout en conservant une cohérence à part entière et en trouvant le juste point d’équilibre permettant de sublimer l’obscur et les tourments des désespérés.

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