Avec une discrétion et une humilité proportionnelle à sa maitrise des musiques électroniques, RONE n’en finit plus de distribuer des claques musicales à chacun de ses projets et lors de ses prestations scéniques. Derrière ses petites lunettes rondes qui nous font immanquablement penser à Harry Potter, se cache en effet un véritable artisan et sorcier des sonorités et mélodies électroniques. Albums solos, bandes originales de films (avec un César à la clé) et séries, collaboration avec le ballet contemporain (La) Horde pour le spectacle “Room With a View” (notre review est à lire ICI), le CV du Français est déjà bien rempli. Il n’est pas le premier à se lancer dans l’aventure de la rencontre et du mariage de la musique électronique avec le monde de la musique classique. Il a d’ailleurs déjà ouvert la brèche il y a quelques années à la Philharmonie de Paris. Mais avec l’album et le spectacle L(OO)PING, qui revisite son répertoire, et alors qu’il reconnait ne pas savoir lire une partition, Rone a en effet frappé très fort.

C’est donc à Liège, au sein de la magnifique Salle Philharmonique que nous avons rendez-vous ce samedi soir pour découvrir en live cette cet ambitieux et imposant projet musical. Imposant car ce ne sont pas moins de 80 musiciens qui accompagnent Rone sur scène, l’Orchestre national de Lyon (avec qui l’album fut enregistré) laissant sa place à L’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, mais toujours sous la direction du Belge Dirk Brossé. Après Lyon, Paris et Londres, Liège est la quatrième ville à accueillir L(oo)ping. Avec Rone, on assiste toujours à un délicieux mélange des genres et des tribus où le public habitué aux concerts de musique classique se mélange avec un public souvent plus jeunes ne jurant que par les sonorités électroniques et les dancefloors, voir du camping de Dour. Les francophones sont majoritaires mais on entend également un peu de néerlandais et d’allemand ci et là. La situation géographique de Liège n’y est sans doute pas étrangère. Ce concert s’inscrit dans le cadre de la série OPRL + qui vise à élargir les horizons des musiques symphonique vers d’autres disciplines ou genres musicaux. Le projet L(oo)ping répond parfaitement à ce cadre.

(c) Dominique Houcmant Goldo

Sur Scène, la tour de contrôle électronique de RONE est installée en fond de scène, surplombant l’ensemble de l’orchestre. Pour l’occasion il est accompagné de Cubenx (producteur de musique électronique mexicain). Au centre et à l’avant de la scène on retrouve bien entendu Dirk Brossé dans son rôle de chef d’orchestre. Ils sont nombreux à prendre place tout autour de lui : une armée de violons et violoncelles, mais aussi des cuivres à n’en plus finir, des bois, des percussions mastodontesques, une harpe, des chœurs et enfin le majestueux orgue de la salle philharmonique servant autant d’instrument que d’imposant décor. Vous vouliez également des moulures au plafond et aux 4 balcons de la salle, vous en avez à foison, tout ça sous un haut-plafond en forme de dôme. Voilà pour le décor. Place à la musique.

(c) François-Xavier Cardon

Le concert commence avec le titre “(OO)”. Rone ouvre alors les hostilités à l’aide de quelques sons qui semblent provenir du fin fond de l’espace. Progressivement les instruments classiques viennent s’y greffer pour construire crescendo une puissance et une mélodie où musique classique et électronique tournoient l’une autour de l’autre avant d’emmêler leurs ondes respectives. Les cuivres vrombissent, les violons et violoncelles agissent telle une houle bien chargée. La montée en puissance est progressive mais inéluctable pour achever de construire un imposant mur du son. Après le titre “Brest”, c’est un orgue qui résonne dans la salle pour lancer les hostilités du titre “Room With a View” dont toute la puissance mélodique et tourbillonnante originale a été restituée avec fidélité et fracas. Les violons se font incisifs et nerveux alors que quelques notes d’un piano paraissent danser au dessus de la mêlée. Alors que le morceau s’achève, RONE reprend la main en solo pour relancer le titre en version 100% électronique mais avec des sonorités qui viennent semer le trouble dans ce qu’il y a de classique ou de réellement digital derrière tout ça.

(c) François-Xavier Cardon

Visuellement, on apprécie l’effet chorégraphique des musiciens qui exécutent les instructions gestuelles transmises par le chef d’orchestre. Voir une vingtaine de violons jouer simultanément les mêmes notes et la même mélodie a en effet quelque chose très esthétique. Dirk Brossé, qui dirige donc tout ce petit monde, le fait avec autant d’autorité que d’enthousiasme et de conviction. Son corps oscille entre mouvement vigoureux et léger à la fois. Il guide littéralement la musique et la complexe coordination de cet ensemble. Au delà de la prestation et de la maitrise artistique, la prestation/performance physique est elle aussi impressionnante. On pourrait dire qu’il est, en quelque sorte, le seul danseur du dancefloor ce soir. De son coté Rone se penche sur ses machines et accompagne les fréquences et les battements qui s’extirpent de ses boites à son avec son corps. Bien que l’affiche du jour annonçait Rone comme centre de l’attention, il s’est finalement mis au service du chef d’orchestre, au même niveau que l’ensemble des musiciens présents sur scène.

(c) François-Xavier Cardon

Après “Babel” qui sonne comme une ode rayonnante et avec sa ritournelle aux airs de valse solaire portée par des chœurs, l’Orchestre s’attaque aux 12 minutes de “Motion” où se succèdent passages délicats voir carrément aériens à base de harpe et envolées épiques rythmées par de lourds et sourds tambours. Le final prend carrément des airs de Valkyrie wagnerienne, tous les cuivres déployant leurs puissances pour répondre à celles des cordes. Place ensuite à la BO du film “Les Olympiades” avec les titres “Opening” et “Emilie Dance”. “Opening” se distingue par une entrée en matière aussi douce que larmoyante avant une explosion électronique nette et lumineuse. “Emilie Dance” fait quant à lui la part belle aux violons pour une longue ascension vertigineuse où l’électro s’immisce peu à peu jusqu’à prendre le dessus via de belles couches sonores assez douce à l’oreille. Tout comme “Babel”, le titre “Ghosts” (BO du court-métrage du même nom) constitue lui aussi, dans un registre plus rythmé, un fantastique hymne porté par la lumière et, n’ayons pas peur du mot, la joie. On reste encore un peu dans les BO avec le tourmenté “Tikkoun” (issu de la série de Canal + “D’argent & De Sang”).

(c) Dominique Houcmant

La fin du set principal arrive doucement. C’est le moment choisi pour envoyer le bouillant “Vood(oo)” sous haute-tension où les basses résonnent en sourdine dans la salle. Les violoncelles battent eux aussi la mesure avant que les cuivres ne viennent déchirer l’air telle une alarme annonciatrice d’un cataclysme. Mais celui-ci est franchement dansant et tout sauf destructeur. La cavalcade sonore en cours et du genre héroïque. L’angélique et onirique “Human” vient achever le set principal, les chœurs s’évanouissant progressivement pour laisser Rone apporter la dernière note électronique qui elle aussi s’évapore lentement dans la salle pour faire place au silence. La salle liégeoise retient son souffle un dernier instant suspendu avant de se mettre à hurler et à applaudir longuement les 80 musiciens, leur chef d’orchestre, Rone et son binôme.

(c) Dominique Houcmant

La soirée ne s’arrête alors pas là puisque chacun retourne à son poste pour lancer les premières notes de “Bora Vocal”. Les fans de Rone sont aux anges et se mettent alors à hurler, reconnaissant ce morceau emblématique de sa discographie où l’écrivain Alain Damasio (“La Horde du Contrevent”) a posé sa voix via un enregistrement brut de décoffrage. Pour achever la soirée, les titres phares et les plus appréciés de la discographie de Rone sont interprétés avec la légèreté joyeuse et lancée au grand galop de “Parade” ainsi que l’inusable et entêtant “Bye Bye Macadam” qui lui aussi fait hurler les spectateurs. La Salle Philarmonique de Liège est debout, des cris fusent des balcons. Les applaudissements se prolongent longuement au point que Dirk Brossé doit quitter la scène en monttant bien qu’il embarque avec lui toutes ses partitions pour faire comprendre que le concert est fini. Rone salue lui aussi longuement la foule avec son habituel sourire émerveillé. Un peu partout dans la salle, le public de Rone demande aux habitués de la salle liégeoise si ils ont apprécié cette découverte. Ce même public d’habitués en fait de même au sujet du monde de la musique classique. Les réponses vont toutes dans la même direction. Les éventuels aprioris respectifs se sont effondrés. Tout ça est finalement logique car nous avons affaire à des amoureux de musiques. Mission accomplie !

(c) François-Xavier Cardon

De notre coté, nous attendions avec autant d’impatience que de curiosité de pouvoir vivre en vrai ce concert où l’humain et les savoir-faire des différentes disciplines musicales allaient fusionner. On a apprécié la multitude des arrangements proposés avec un souci du détail et de l’équilibre savamment dosé. Nous avons aussi été souvent scotchés par la puissance de frappe (jamais agressive ou brutale) que peut déployer un orchestre de 80 musiciens, sans avoir nécessairement besoin de pousser les décibels à un niveau dantesque.

Une dernière chose, mais elle est importante : pour ceux qui souhaiteraient pousser les portes des salles de concerts de musiques classiques et des opéras mais qui pensent ne pas en avoir la légitimité, une connaissance suffisante ou ne pas en maitriser les codes, n’hésitez pas, allez-y ! En effet, dans ces lieux aux architectures uniques, vous y rencontrerez un public avant tout passionné et amoureux de la musique, manifestant autant de respect que d’enthousiasme. Les gestionnaires de ces lieux ont conscience de la nécessité de s’ouvrir à d’autres publics et à casser certaines images poussiéreuses. Ils veillent soigneusement à rendre cette découverte la plus agréable et décontractée possible. Après ça, dès le lendemain, n’oubliez pas d’aller pogoter gaiement dans une fosse en fusion.

Setlist – RONE, L(OO)PING – Salle Philharmonique de Liège – 13 avril 2024

(OO) – Brest – Room With A View – Babel – Motion – Suite Olympiades Ghosts – Tikkoun – Lou – Vood(oo) – Human – Bora/So,so/Parade – Bye Bye Macadam

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