En tant que rédacteur, il va falloir l’assumer ce titre d’article. L’occasion étant cependant trop belle pour la laisser là sur le bas-côté. En effet, le plus hyperactif de tous les groupes du Royaume (700 concerts au compteur en un peu plus de 10 ans) a en effet connu une fameuse mutation à l’occasion de la sortie de « An order of things », déjà 7° album de la discographie du duo. Et c’est là que tout change puisque le duo s’est transformé en trio, passant d’une à deux batteries ! Comme si le cataclysme rythmique qu’imposait Roxie jusqu’à maintenant n’était pas encore assez suffisant, LA JUNGLE voit donc sa formule studio et scénique évoluer avec l’arrivée de David Temprano (aussi à l’œuvre en solo par l’intermédiaire de son projet LANDROSE). De quoi obliger le groupe a repenser sa logistique de transport pour trimballer une deuxième batterie de concert en concert aux quatre coins de partout.

Organisé en partenariat avec l’Ancienne Belgique, c’est au Centre communautaire néerlandophone De Vaartkapoen, en plein cœur de Molenbeek, que le groupe a donné rendez-vous ce mardi soir à son public pour présenter ce nouvel album tout fraichement sorti. Toujours monté sur des ressorts, ce dernier a répondu massivement présent puisque la soirée affiche complet depuis plusieurs semaines. On apprécie la démarche culturelle qu’il y a là derrière : La Jungle étant étiqueté comme un groupe francophone, car basé entre Mons et Bruxelles, il est toujours sympa d’assister à ce genre de passage de frontière linguistique, institutionnel et culturel, aux airs de grand melting-pot forcément bordélique, coloré et excentrique. Contre toute attente, l’adjectif bordélique est probablement celui-ci qui s’applique le moins à La Jungle tant ils réussissent à maitriser et structurer une matière sonore et une énergie physique bouillonnantes qui, au premier abord, semblent ne répondre à aucune loi ou logique.

cover de l’album « An order of things »

Le Vaartkapoen est un endroit surprenant : on y entre en passant tout d’abord par la porte d’une maison familiale tout ce qu’il y a de plus normal. Après en avoir traversé le rez-de-chaussée, qui a été transformé en bar, on pénètre dans la salle qui est en fait une annexe de cette demeure. Une annexe qui peut accueillir 500 personnes tout de même et qui est encastrée au chausse-pieds au milieu des autres maisons du quartier. Voilà pour le cadre de la soirée.

En première partie, on retrouve DUFLAN DUFLAN, un groupe belge qui se définit de la plus délicieuse des manières qui soit : Duflan Duflan ! est un groupe belge qui a pour objectif de faire connaître les vertus du disco doom satanique, de la new wave accélérée et de la (non-)musique du monde. Il n’en faut donc pas plus pour susciter notre curiosité. Cerise sur le gâteau, le groupe compte dans sa discographie un album nommé « Pazuzu, le gardien de ton sexe ! ». Durant une grosse quarantaine de minutes, le trio balance un gros son noise-punk à très haut voltage  avec des paroles scandées en anglais et en italien. On apprécie la dégaine du batteur avec son costume de « Game of Thrones » acheté dans un magasin de jouet et donc forcément trop petit pour son massif gabarit. Le tout ayant été personnalisé avec de grandes plumes de paon. Sur la setlist, on retrouve des titres aux doux noms de « Tich » ou « Rillette ». Cette première partie est une très bonne mise en bouche (bien que l’utilisation de cette expression soit hautement casse-gueule dans le cas présent) pour la suite de la soirée, dans la même lignée que La Jungle, avec un son plus crado.

Après un changement de plateau mené pied au plancher pour installer les deux batteries de LA JUNGLE, le trio prend donc possession de la scène pour une heure. Avec une batterie de chaque coté de la scène, Jim trouve sa place au milieu des deux furieux avec sa guitare, sa basse et son mètre carré de pédales d’effets en tout genre. Le public est prêt à démarrer au quart de tour et commence déjà à s’agiter et remuer alors que le groupe est seulement en train de checker que tout ce bazar sonne correctement lorsque tout le monde joue.

Lorsque le vrai départ est enfin donné, c’est sous une avalanche de percussions que le Vaartkapoen se met à trembler. Il ne faut pas attendre bien longtemps pour que nos batteurs placent l’aiguille du moteur au rupteur, chatouillant constamment un déraisonnable mais indispensable surrégime sonore. L’apport de la seconde batterie est visuellement intéressant et permet d’apporter une diversité et plus de complexité dans la structure des titres. Chaque batteur possède par moment un registre propre avant de régulièrement se rejoindre pour de grandes cavalcades rythmiques avec une puissance dès lors décuplée. Les deux batteurs échangent régulièrement des regards complices tout en exécutant cette dynamique chorégraphie sonore et physique (plus rentable qu’un abonnement Basic Fit). Alors que Roxie continue à jouer avec des tics corporels impressionnants et syncopés, David Temprano se distingue par un jeu puissant et sous tension, amenant quelque chose de bestial et habité.

Au milieu de ces deux tornades, Jim apporte une touche de douce folie, se contorsionnant dans tous les sens de manière saccadée et de multiples grimaces apparaissant sur son visage. Visuellement, c’est aussi dans la fosse que cela se passe. Déjouant toute cartographie des genres musicaux, La Jungle définit sa musique comme du transe-rock. Et de fait, petit à petit, le set du trio devient de plus en plus hypnotique. Alors qu’au début de la soirée il n’y avait que des têtes qui remuaient, c’est une masse de corps anonymes qui finit par massivement onduler de plus en plus.

A deux ou à trois, La Jungle ne failli jamais et ne flanche pas, continuant à assumer et assurer sa réputation de bête de scène et rameutant à chaque concert, en plus d’une solide fan-base, un nombre non négligeable de curieux qui ont entendu parler des performances scéniques du groupe. Comme souvent ailleurs, ces curieux sont ce soir repartis du Vaartkapoen avec la satisfaction d’avoir très favorablement investi la quinzaine d’euros que coutait la place. Les jeunes de la Commune impliqués dans l’organisation des concerts au Vaartkapoen semblaient également séduit ce mardi soir par l’expérience live proposée.

Alors que le rock est aujourd’hui souvent perçu comme « un truc de vieux et poussiéreux » par la jeune génération, on note aussi qu’au milieu de malabars routiniers des fosses remuantes depuis parfois plusieurs décennies, une partie importante du public présent ce mardi soir ne devait pas avoir plus d’une vingtaine d’années. A la recherche de contenu efficace, plein de relief et non formaté par le streaming, ceux-ci sont probablement séduits par cette formule d’hybridation musicale. Avec une base rock et une approche direct et punk dans l’esprit, à laquelle viennent se mêler des boucles et des rythmiques hypnotiques, La Jungle donne à certains titres le pouvoir de bombes électroniques taillées pour des dancefloors euphoriques, avec joyeux pogos sans bobos, transpiration et bières renversées un peu partout en prime. La vie quoi !

Alors, To be or not to be ? Dans le cas de La Jungle, la réponse est to be… three/free and wild.

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