Formé il y a cinq ans à peine chez nos voisins anglais, THE LAST DINNER PARTY a connu un début de carrière marqué par une courbe de croissance impressionnante au niveau international. Le rock british s’exportant toujours aussi bien. Salué autant par la critique que par le public, le premier album du groupe sorti en 2024, avec notamment le titre « Noting Matters », a catapulté The Last Dinner Party sur les plus grands scènes et festivals européens du jour au lendemain. En Belgique, après un premier concert au Botanique il y a deux ans, c’est ensuite un des chapiteaux de Rock Werchter et le Cirque Royal que les cinq Londoniennes ont remplis en un claquement de doigts. N’hésitant pas à battre le fer tant qu’il est chaud, le groupe a sorti dans la foulée, l’année passée son second album : « From The Pyre ». Plus ambitieux, aventureux et moins calibré pour la bande FM généraliste, celui-ci a également reçu un accueil positif. Mais contre toute attente, le concert programmé ce vendredi soir à Forest National n’affiche pas tout a fait complet, les balcons étant partiellement ouverts et moyennement garnis tandis que la fosse et le premier niveau des gradins font quant à eux le plein. Bien que s’inscrivant dans une stratégie de communication sur les réseaux sociaux soumise autant à l’engagement qu’à la volatilité et l’éphémère des phénomènes générationnels et des modes, la question de savoir si le groupe va transformer ce premier essai en confirmation mérite d’être posée. Réponse ce soir dans l’arène bruxelloise.
C’est SUNDAY (1994) qui ouvre le bal en première partie. Avec ses mélodies pop électrifiées et lumineuses, portées par une voix angélique, le groupe originaire de Californie remplit sa mission avec brio. C’est agréable et entraînant à la fois avec quelques passages plus saturés qui donnent du relief et de la diversité à l’ensemble. Tout comme le public, nous nous sommes laissés charmer par cette recette musicale bien équilibrée sans trop de difficultés. Durant la pause, on remercie le type en charge de la playlist qui a la bonne idée de balancer la bombe « Berghain » de Rosalía. Peu importe le lieu et le contexte, c’est toujours une bonne idée.
21 heures sonne lorsque les lumières s’éteignent à nouveau pour laisser THE LAST DINNER PARTY prendre possession de la scène et de la salle. Au delà d’une musique rock héritées des années 70 et 80, The Last Dinner Party se distingue par une recherche esthétique très travaillée. Un des jeux les plus à la mode consistant ainsi à essayer de deviner quelle sera la tenue que portera Abigail Morris (chant) au moment de monter sur scène. Elles sont d’ailleurs nombreuses dans le public a se promener avec de longue jupes ou robes de style baroque, bohémien et accompagné d’un soupçon d’influence gothique et victorienne à la fois, véritable marque de fabrique de l’identité visuelle du groupe. Bien que chacune de ses membres soit mise sur un pied d’égalité, c’est comme souvent la personne en charge d’assurer le chant qui devient naturellement le porte-voix du groupe et qui centralise une grande partie de l’attention du public. Abigail et The Last Dinner Party n’échappent pas à la règle. Autre règle immuable, mais propre aux groupe anglais : une partie du public semble avoir traversé La Manche pour venir voir en concert à l’étranger ses produits du terroir.
Bon et donc, ça donne quoi The Last Dinner Party en live ? Et bien ça à franchement de la gueule : une batterie qui tabasse, des solos de guitares saturées joués les jambes écartées, des pas de danse où le pied de micro devient le partenaire d’une étreinte. Dans un esprit de sororité, les Kate Bush, Patti Smith et autres Florence and The Machine semblent avoir grandement inspiré ces jeunes femmes sur lesquelles elles posent un regard bienveillant et protecteur. jeunes femmes. Mais on retrouve aussi un peu de la folie artistique de David Bowie, de la grandiloquence de Queen et du piano faussement désaccordé de cabaret dont le duo The Dresden Dolls avait fait sa spécialité durant les années 2000. De temps à autre, cela part en passages instrumentaux jubilatoires faisant planer le fantôme du pourtant intouchable « Bohemian Rhapsody ». Le piano n’est quand à lui jamais bien loin pour finalement accompagner la section rythmique. Tout ça est accompagné par des chœurs puissants et habités quand ce n’est pas les multiples couleurs vocales d’Abigail qui charme un public, avouons le, déjà conquis. Ça joue fort et il ne vaut mieux pas trop regarder le compteur de décibels. Tant mieux ! Sur scène, le groupe fait rentrer chacun de ses titres dans une nouvelle dimension, n’hésitant pas à favorablement durcir, salir et grossir un son parfois trop aseptisé à notre goût sur cd ou vinyle.
Visuellement, le groupe se promène dans décor d’un autre siècle où des draps, des voiles et des dentelles blanches son suspendues. Comme écrit plus haut, il y a chez elles un véritable culte du costume scénique, au sens noble et cohérent du terme (nous ne sommes pas dans l’excentricité d’un carnaval). Le groupe enchaine les tableaux visuels colorés aux airs de peintures anciennes où les corps existent au travers de perspectives engendrées par d’autres corps pour en faire naitre des mouvements et des énergies. Il y a donc de l’agitation sur scène : Abigail n’hésite pas à arpenter la scène ou a venir au contact des premiers rangs avec quelques incursions dans la zone réservées au service de sécurité. Elle enchaine les pas de danse avec légèreté et multiplie les poses aux airs d’icône des temps anciens. Effet garanti sur le public. The Last Dinner Party envoie un fameux contre-pieds aux standards des concerts/shows actuels qui doivent automatiquement s’accompagner d’écrans géants démesurés et autres effets visuels du même registre.
Au delà de titres aux mélodies et refrains accrocheurs, The Last Dinner Party fait aussi souffler un vent à contre-courant de son époque, dépoussiérant un rock ambitieux aux airs d’opéra à l’heure où la jeune génération a relégué le rock dans la catégorie des vieux trucs qu’écoutent leurs parents et qui semble condamnés à prendre la poussière dans l’oubli d’un grenier ou d’une cave. Le groupe n’a pas inventé le rock mais ces cinq là déjouent tous les pronostics d’un paysage où le formatage culturel fait la loi. Entendre quelques notes de flûte traversière au cours de la soirée n’a donc finalement rien de surprenant. Entendre des titres aux constructions qui ne s’embarrassent pas des sacro-saintes structures couplet-refrain sur fond de poésie ancienne (en français dans le texte) est un vrai plaisir. Entre moments plus intimes, incantatoires et messianiques, le groupe s’aventure aussi dans des contrées plus nocturnes et troublés, parfois exigeantes et nécessitant une écoute attentive. Mais cela fonctionne et nous nous étonnons positivement de voir si peu d’écrans de smartphones s’élever dans la fosse tout au long de la soirée. On renoue ici avec quelque chose d’essentiel : la musique et le spectacle vivant. Les moments épiques et grandioses se succédant tout au long de la soirée.
Sans jamais remettre en cause la musique du groupe, nous nous étions gentiment moqué du penchant très stylistique et prêt-à-porter alternatif que véhiculait du groupe. Alors oui cela fait partie du package mais The Last dinner Party offre bien d’autres choses aussi, déployant une force de frappe qui ne souffre d’aucune contestation en live. On retire tout ce qu’on a pu dire et on s’excuse. En fin de set, « Nothing matters » joue son rôle de locomotive à plein pot et fait décoller la fosse et les gradins. D’ailleurs, il est nécessaire de se poser la question suivante : comme beaucoup d’autres avant elles, un premier titre qui a tourné en boucle jusqu’à l’excès est-il vraiment un cadeau pour pérenniser une carrière et permettre à une discographie d’exister et de se construire en s’en affranchissant ? Ceux qui auront pris le temps de donner une oreille attentive aux deux albums du groupe et qui les auront vues en concert vous répondront qu’il est urgent de plonger sans attendre dans l’univers du groupe.
Et pour que le tableau de la soirée soit parfait, il faut souligner la générosité du set : près de deux heures, là où la norme actuelle se situe rarement au delà d’une heure et demi. L’essai est donc plus que magistralement transformé et les absents auront eu tort mais ils pourront toujours atténuer leurs regrets en prenant la direction de Werchter où le groupe sera sur la grande scène le vendredi 3 juillet.
SETLIST – The Last Dinner Party – Forest National Bruxelles – 27/02/2026
Agnus Dei – Count the Ways – The Feminine Urge – Caesar on a TV Screen – On Your Side – Second Best – I Hold Your Anger – Woman Is a Tree – Gjuha – Rifle – Mirror – The Scythe – Sail Away – Sinner – My Lady of Mercy – Inferno – Let’s Do It Again! – Nothing Matters – This Is the Killer Speaking – Agnus Dei (reprise)




