Lorsque le nom de YANN TIERSEN est évoqué au cours d’une discussion lambda, le refrain habituel qui suit fait quasi-automatiquement référence à la BO du film « Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain » sorti en 2001, vampirisant dès lors tout le reste de la discographie de l’artiste breton où se côtoient 13 albums studios et presque autant de BO de films. Tout ce riche contenu est encore aujourd’hui bien souvent éclipsé par le succès populaire des mélodies et des sonorités des ambiances de Montmartre. A coté de cette tornade pouvant parfois prendre des airs de cadeau empoisonné, Yann Tiersen a fidélisé autour de son parcours créatif un public de curieux prêt à sortir des sentiers battus et à s’affranchir des codes et des genres. Avec une certaine idée d’un artisanat musical qui se fait rare, Yann Tiersen évolue en effet à la frontière d’une multitude de choses : piano, classique, électronique, acoustique, électrique, chanson, etc. La liste est longue et pourrait faire l’objet de longues discussions nocturnes pour déterminer la liste des qualificatifs les plus appropriés.

Nous prenons donc la direction l’AB en ce lundi soir de février pour une soirée que le garçon a intitulée « Solo piano & electronics performance ». Preuve de la popularité et de l’attractivité du bonhomme, ils sont déjà nombreux à courageusement patienter sous une froide pluie battante (Yann Tiersen serait il venu à Bruxelles en compagnie d’une météo typiquement bretonne?) peu avant l’ouverture des portes à 19h. Une fois la douche prise en compagnie de ces téméraires, nous pénétrons dans la salle où des sons en provenance des fonds marins se font entendre, rythmés par des chants de baleines, dans une atmosphère plutôt sombre et un peu inquiétante.

19h45 sonne l’heure du début de la première partie assurée par le duo ALICE BOYD & RACHEL KITCHLEW : sonorités électroniques et organiques se mêlent à de délicates et féeriques pluies de notes de harpes. Bien que tout a fait agréable à écouter, le set s’installe au bout d’un moment dans une certaine monotonie atmosphérique et sonore.

C’est donc ensuite, et comme prévu, en solo que Yann Tiersen entre sur scène en toute simplicité et sobriété, saluant le public d’une timide bonsoir et expliquant alors qu’il va interpréter son dernier double album en date, « Rathlin from a Distance / The Liquid Hour ». Le concert prendra donc un double visage : d’abord au piano classique avant de passer sur les machines électroniques. Avec sa casquette bleue délavée et sa veste de training rouge , il a quand même de sérieux airs de teufeur échappé d’une rave party. Cela créé un étonnant contraste lorsqu’il s’assied face à un élégant piano à queue et qu’il se met à jouer les premières notes d’un titre minimaliste. L’AB qui affiche complet se fait alors silencieuse et concentre toute son attention en direction de l’artiste éclairé par une unique lumière blanche. Yann Tiersen nous emmène alors dans un univers néo-classique sur fond de mélancolie, où la lenteur des notes toujours claires et distinctes mais graves donne le rythme alors que les notes plus aiguës et habitées par la lumière réussissent à se frayer un chemin dans la brume, quelque part entre Ludovico Einaudi et Nils Frahm.

Durant 45 minutes, Yann Tiersen propose un voyage pianistique introspectif, ponctué de plusieurs envolées mélodiques où le flux des notes se transforme alors en cavalcade accompagnée par un discret et délicat jeu de lumières qui se met à tournoyer depuis le haut de la scène. Au cours de cette première partie de concert, on note la présence d’un long titre qui se charge petit à petit de notes multiples, rendant le morceau plus intense au fil du temps qui s’écoule.

Il est ensuite l’heure de passer à la phase électronique de la soirée. Yann Tiersen prend quelques instants pour calibrer et configurer ses machines, tout en expliquant que parfois ça ne fonctionne pas. Et de fait, les choses ne se mettent pas en place comme il le voudrait, rappelant que finalement derrière cet enchevêtrement de câbles et de boutons, rien ne se passera si une intervention humaine n’a pas lieu. Lorsque tout est finalement sous contrôle, c’est avec le titre « Harmony », enregistré avec les voix des mecs d’Odezenne, que cette partie du concert est amorcée. Après une amorce uniquement vocale, les effets sonores viennent déformer celle-ci jusqu’à ce qu’elle se confonde avec les couches synthétiques qui prennent petit à petit vie. Nous entrons donc dans une autre dimension où le concert se fait beaucoup plus mouvant et agité, comme le ressac. Yann Tiersen emmène le public de l’AB dans des contrées sonores et rythmiques parfois plus expérimentales et à contre-courants de ce que la construction d’un titre électronique standard pourrait proposer. Les beats arrivent par exemple là où on ne les attends pas de manière prévisible, prenant alors par surprise l’auditeur. Mais il s’agit de surprises du genre agréable, pas de celles qui bousculent de manière inconfortable.

Multipliant les facettes et les visages sonores, on entend également se profiler à l’horizon des violons et des clavecins qui viennent rejoindre cette farandole électronique. Pour le coup, et désolé pour lui, mais il nous est impossible de sortir de notre tête la référence sonore au Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, aussi bien dans les sonorités que dans les mélodies. Nous n’avons pas encore tout vu et entendu puisque le son et les beats se font alors plus durs et incisifs. Quand on vous disait que le garçon avait des airs de teufeur, finalement nous ne sommes plus très loin du compte. L’imprévisibilité est toujours de mise et c’est avec enthousiasme que le public se manifeste lorsqu’il saisit le violon qui était discrètement posé au bord de sa table de mixage. D’ abord amenant un son hypnotique et lancinant avec son instrument, Yann Tiersen tient l’AB en quasi-apnée avec un jeu fougueux et survolté, avant de d’achever le morceau sans signe avant-coureur. L’ovation qui suit est proportionnelle à la beauté du moment fou qu’il vient d offrir. On continue ensuite avec un titre où des voix en provenance des années 80 nous font penser à Anne Clark, le tout étant bercé par des nappes d accordéons s’étirant en de longs échos marins.

N’étant pas issu du dernier album, le titre « Palestine », sorti en 2010 débute par la diffusion vocale d’un discours engagé en anglais, sans autre artifice, juste un message brut et sans détour avant de devenir plus dansante, tout comme sur le titre qui suit où une basse aux sonorités très électriques semble sautiller avec détermination. L’heure du rappel arrive avec « Caledonian Canal », délicat titre joué au piano et qui achève le double album au cœur du thème de cette soirée où les grands écarts musicaux auront fait plus que cohabités poliment. Yann Tiersen appartient donc définitivement à cette catégorie d’artistes hors normes dont la richesse et la diversité peuvent sembler bipolaires au premier abord mais, sans avoir besoin de beaucoup creuser, on se rend aisément compte que la cohérence de la démarche sonore et créative est inattaquable.

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