Nous défions les spécialistes des catégorisations musicales en tout genre de réussir à coller une étiquette déjà existante au bouillant groupe bruxellois TUKAN. Electro, rock, jazz, indie, ambient, les adjectifs et qualificatifs sont nombreux sans jamais réussir à mettre tout le monde d’accord de manière précise et définitive. Et c’est ce qui fait tout le charme et la singularité du quatuor qui a tout récemment sorti son second album, « Human Drift », faisant suite à une première galette déjà très réussie. Lauréats du Concours-Circuit en plein COVID, à l’heure ou organiser et participer à un concert relevait du parcours du combattant, on aurait pu redouter que Tukan tombe rapidement dans l’oubli d’une actualité musicale toujours plus foisonnante et diversifiée, à l’heure du streaming musical. Tranquillement, le groupe a malgré tout enchainé les concerts aux 4 coins de l’Europe pour afficher un compteur qui dépasse aujourd’hui les 150 dates. C’est donc malgré tout sur scène que Tukan a construit sa réputation. Deux ans après un bouillant passage à l’AB club qui affichait déjà complet à l’époque, c’est dans la grande salle (dans sa version « ballroom ») que Tukan revient sévir, avec là aussi le petit autocollant « complet » posé sur l’affiche de ce vendredi soir.
Après la première partie assurée par la Japonaise SHOKO IGARASHI, il est l’heure de faire monter la température d’un paquet de degrés pour l’affiche du jour. Nous sommes vendredi soir et l’ambiance est donc au beau fixe et rythmée par une énergie festive. Le public de l’AB n’est pas venu ce soir avec un timide esprit de découverte et de curiosité. C’est plutôt avec une irrépressible et démonstrative envie de danser que les spectateurs se sont présentés ce soir. Avec sa musique qui brouille les pistes et casse les frontières, Tukan a rameuté un public dont la tranche d’âge est hyper large, allant du jeune adulte aux quinquas toujours avides de nouveautés. Autre chose à noter : depuis leurs débuts, le groupe trouve un écho chez le public belge, aussi bien au Nord qu’au Sud du pays. Il est vrai qu’avec une musique 100% instrumentale, la barrière de la langue n’est pas un souci mais la chose reste malgré tout assez marginale, bien que hautement sympathique, pour être signalée. C’est d’ailleurs avec un Bonsoir, goedenavond que Tukan prend possession de la scène. Musicalement, rien ne s’est encore passé mais déjà l’AB se fait hurlante, promesse d’un set bouillant.

Sur scène, entre une guitare, une basse et une batterie, on retrouve des synthés et des petites machines électroniques un peu partout. A part le batteur, les trois autres membres du groupe ont au moins un synthé sur leur poste de travail. Tukan revendique d’ailleurs aujourd’hui, plus qu’à l’époque du premier album, une étiquette ouvertement électronique mais réalisée avec de vrais instruments, au sens traditionnel et organique de la chose. Il n’est donc pas ici question de se poster derrière une table de mixage où les machines et les câbles s’entremêlent gaiement. Malgré tout, la scène de l’AB ne manque pas de câbles qui pendouillent un peu dans tous les sens. La musique de Tukan et ses sonorités diversifiées nécessitent en effet tout ce bazar sur scène pour faire vivre les titres avec ce petit quelque chose qui ressemble à de l’artisanat et du bricolage. On ne vous parle pas ici de piètres bricoleurs du dimanche mais bien d’experts dont tous les plans et procédures sont bien fixées dans leur esprit. La seule concession live du groupe est à chercher du coté d’un discret PC qui permet d’envoyer l’une ou l’autre bande sonore préenregistrée.

Avec une setlist qui alterne anciens titres et morceaux du nouvel album, Tukan construit progressivement une atmosphère et une ambiance dont la tempo et la tension grimpent petit à petit, sans qu’on voit la chose venir. Le set est construit sous la forme d’un voyage sonore qui semble commencer au coucher du soleil avec « Scuba » et ses sonorités et ses rythmes plus tranquilles, avant de progressivement se faire plus percutant et massif, à l’heure où la nuit serait tombée, notamment avec le titre « Reset ». Dès lors, Tukan offre une fiévreuse et dansante poussée nocturne qui doit nous emmener jusqu’aux petites heures sans que l’ennui ou la fatigue ne viennent gâcher la fête. Le dancefloor se faisant petit à petit plus hypnotique et frénétique, tout comme l’énorme lightshow proposé ce soir. On identifie notamment la présence d’un monstrueux laser qui fait rentrer le set dans une autre dimension, aux airs de grande rave party et de club techno survolté. Chaque titre bénéficie d’un habillage lumineux qui lui est propre. Un gros travail a été fait de coté là et le résultat est à la hauteur de l’investissement.

Durant une petite heure trente, Tukan explore les confins d’influences sonores multiples, avec une basse qui vrombit en accompagnement de la batterie, pendant que la guitare électrique vient achever de colorer des morceaux dont les nappes et les notes de synthés impriment des mélodies nocturnes euphorisantes. Le début du set avait donc un coté plus posé et décontracté (seul moment du set où une hypothétique étiquette « jazzy » pourrait avec réserve être accolée au groupe), avant de petit à petit muscler le jeu pour arriver sur quelque chose de plus rock qui fait secouer les têtes, avant de partir vers un titre aux accents acid-house qui sent bon l’énorme « Acid Phase » d’Emmanuel Top tout en evoquant certaines productionde Charlotte De Witte (la clé USB en moins). Au milieu de tout ça, Tukan offre encore un petit détour sonore avec « 206 » et ses sonorités rappelant l’abrasif « Da Funk » des Daft Punk, pour le plus grand bonheur de l’assistance. Tout au long du set, ça groove dans tous les sens. Au moment du rappel, Tukan lâche complètement la bride et fonce pied au plancher dans une nuit où les beats font la loi, tout en ayant pris soin de démonter la pédale de frein au préalable. L’AB s’est depuis longtemps transformée en dancefloor mais la dernière volée de « Blinker » finit de marquer les esprits des éventuels sceptiques.

Pour les groupes belges, aussi bien francophones que néerlandophones, émergents ou confirmés, un passage sur la scène de l’AB constitue toujours une étape importante dans leur carrière. Tukan n’échappe pas à la règle (on a connu pire comme moment à vivre) et peut se targuer d’avoir allègrement coché la case avec maitrise et enthousiasme. Mieux, ce concert fait passer le groupe dans la catégorie des artistes sur qui il faut compter durablement, capable de remplir les salles alors même que personne n’a rien entendu ou presque du nouvel album jusqu’à quelques jours du concert. Le nom du groupe se suffit à lui-même. Sous ses airs décontractés et qui laissent paraitre un soupçon d’improvisation, Tukan maitrise hautement son sujet et sait comment le mener pour aller taper là où il faut et ainsi faire rugir le public. Ce que nous avons vu et entendu ce vendredi garantit de beaux et chauds moments dans les mois à venir, que ce soit dans les salles ou les festivals de Belgique et d’ailleurs. Nous n’hésiterons d’ailleurs pas à parcourir les kilomètres nécessaires pour plonger à nouveau dans le bouillon sonore des concerts de Tukan.
