Pour la seconde fois de la semaine, c’est à deux pas de la Grand-Place de Bruxelles que nous passons notre soirée. L’Ancienne Belgique accueillait en effet ce samedi soir le producteur globe-trotter français THYLACINE, venu présenter son dernier album intitulé « Roads Vol.3 », sorti à l’automne passé. Cet album constitue, comme son nom l’indique, le troisième et probablement dernier chapitre d’un projet un peu fou : retaper une vieille caravane Airstream pour la transformer en studio d’enregistrement et ensuite partir à l’aventure dans des contrées encore relativement épargnées par les standards occidents afin d’y enregistrer un maximum de sons « couleurs locales ». Il en a découlé un premier volume enregistré en Argentine, rapidement suivi d’une seconde escapade aux Iles Féroé avant de dernièrement partir explorer les terres de la Namibie au cours d’un voyage qui semble avoir profondément marqués William Rezé, de son vrai nom, ainsi que sa compagne photographe et vidéaste Cécile Chabert qui a illustré et documenté tout ça.

Thylacine a régulièrement expliqué qu’il était plus aisé et intuitif pour lui de composer lorsqu’il était en voyage et en mouvement, que ce soir sur les routes ou sur les rails. L’idée du mouvement, du voyage et de la découverte est petit à petit devenue indissociable de son processus créatif. Avant le tryptique « Roads », cette notion constituait déjà la pierre angulaire de son premier album, « Transsiberian ». C’est en effet dans le légendaire train que le jeune homme avait alors parcourut la Russie jusqu’au plus profond de ses campagnes et de sa taïga, proposant un captivant voyage sonore. Et lorsque la pandémie du COVID paralysait nos quotidiens et nos déplacement, c’est dans le temps que Thylacine décida de voyager, revisitant alors des titres emblématiques ou moins connus de la musique classique. Vous l’aurez donc compris, dans sa démarche artistique, il n’est jamais question de simplement s’asseoir dans un studio et de commencer à sortir des beats, mélodies et sonorités qui pourraient sonner de manière sympathique et efficace à l’oreille.

Ce samedi soir, en première partie, ce sont les Liégeois de Kowari qui ouvrent le bal. Le duo piano/synthé et violon marie toujours aussi bien beats et sonorités classiques pour offrir une musique accessible et délicatement construite. Le public de l’AB apprécie la diversité du set et des sonorités proposées, avec un coup de cœur tout particulier pour « Tomorrow », dernier titre joué qui nous évoque « Les violons ivres » d’Agoria, un autre classique du genre de la musique électronique, alliant musiques électroniques et entêtantes mélodies jouées au violon.

Il est ensuite 21h lorsque Thylacine monte sur scène, accompagné de Bravinsan Karunanithy, son ami pianiste, devenu son binôme scénique depuis la sortie de l’album « Timeless ». Un peu partout sur scène, on retrouve une série de fins écrans et miroirs verticaux qui pivotent et sur lesquels sont projetés les images et vidéos de Cécile Chabert. Aujourd’hui, un live de Thylacine est en effet le fruit du travail artistique de 3 personnes qui, chacun dans leur domaine artistique et créatif viennent construire un tableau d’ensemble visuel et sonore immersif qui semble avoir aboli toutes les frontières. Cela tombe plutôt bien car Thylacine s’apprête à nous faire voyager aux 4 coins du globe sans qu’il ne soit nécessaire de posséder un passeport ou d’obtenir un quelconque visa.

Issu du dernier album, c’est le titre « Shark Island » et ses puissants chœurs de Namibie qui ouvre le set. La magie de l’AB opère comme toujours : un son clair, puissant, profond, immersif. Le rendu visuel est également à la hauteur avec des images aux couleurs vives qui tournoient sur les écrans. Thylacine et son pianiste se font face et laissent une part d’improvisation dicter le rythme du concert. Il convient en effet à cet instant de parler de concert plus que d’un set électronique au sens premier du terme. La première partie du concert voit en effet les titres se succéder sans transition et passage progressif de l’un à l’autre. Il prend ainsi le temps de s’adresser au public et de notamment confier son bonheur de jouer dans cette salle dont il a rêvé depuis longtemps, en plus de n’avoir plus joué en Belgique depuis trop longtemps à son goût. Thylacine profite de ce début de concert pour piocher des titres issus de chacun de ses albums.

Cependant, pour aller plus loin au sujet de ce dernier album, nous ne pouvons que vous conseiller le podcast OFF-TRACK où Thylacine témoigne et fait découvrir les coulisses de la réalisation de ce troisième volet de « Roads ». On y a apprend notamment pas mal de choses sur le lourd passé historique de la Namibie et le travail de mémoire qui l’accompagne, évoquant notamment le génocide des Héréros et des Namas, à la croisée du XIX° et XX° Siècle, plus spécifiquement mis en image et en son sur ce titre « Shark Island ».

En plus d’être producteur de musique électronique, Thylacine est aussi un musicien au sens plus traditionnel du terme, n’hésitant pas à régulièrement agrémenté son concert de passage au saxophone qu’il pratique depuis de nombreuses années, après une formation classique au conservatoire. Et c’est dès le second titre, « Kolman », qu’il lâche ses machines et consoles pour se saisir de ce premier instrument. Premier instrument car il y en a d’autres : une sorte d’énorme trombone dont il joue sur le titre « Conversation with a giant », faisant naitre les sons puissants et rauques de l’instrument. Il y a également un saz, luth traditionnel turc qu’il utilise notamment sur les titres « Anatolia » et « Bosphores », amenant alors des ambiances sous tension ou frénétiquement dansantes. Enfin, dans cette liste d’instruments, il y aussi le duduk : une flute arménienne utilisée sur « !Nami Nûs », dernier titre du concert, plongeant alors l’AB dans un silence suspendu aux délicates notes s’échappant à la fois de cet instrument et du piano.

Tout au long de la soirée, Thylacine nous emmène là où il le veut, proposant pour chaque titre un véritable habillage visuel et lumineux sur mesure. Chacun morceau devenant alors une fresque multi-sensorielle où les atmosphères et les ambiances se mélangent. La seconde partie du concert prend alors des airs plus électroniques et transforme doucement mais sûrement l’AB en dancefloor où se côtoient percussions et chants traditionnels sur les lumineux « Mafwe » et « Dokido » avant qu’une atmosphère transpirante de nuit fiévreuse et sans repos fasse rebondir d’énormes basses contre les murs de la salle sur « Goodnight ». On plonge ensuite dans le temps avec des sonorités synthétiques issues du siècle passé sur « 1978 », générique de la série OVNI(S) diffusée sur Canal + en 2021 avant de prendre la direction du XIX° Siècle pour l’intense « Verdi » et ses imposants flashs de lumières. Le voyage ne s’arrête pas là, car il faut encore traverser la Russie avec les titres « Train » et « Piany Pianino » (« Piano Bourré » en français) avant de passer par la Turquie (« Anatolia ») et les Iles Féroé pour l’envoûtant et maritime « Eysturoy », rythmé par des chœurs aux airs de dangereux chants de sirènes.

Le temps file, chaque nouveau titre se transformant en expédition de nouvelles contrées d’un monde sur lequel l’artiste pose et partage un regard d’émerveillement. Thylacine ne s’est d’ailleurs pas trop soucié du sacro-saint couvre-feu de 22h30 qui régit strictement l’heure de fin des concerts à l’Ancienne Belgique, s’autorisant un bonus d’une petite dizaine de minutes pour ramener tout le monde à destination et ensuite s’en aller longuement rencontrer le public en compagnie de sa compagne auprès d’un stand merchandising prit d’assaut par les spectateurs. Cela fait près de 15 ans maintenant que Thylacine construit une discographie qui ressemble de plus en plus à un tableau encyclopédique dont le seul but consiste à représenter la beauté de notre monde, chaque nouveau chapitre venant documenter ces richesses dont notre époque oublie trop souvent de nous en rappeler l’existence.

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